La semaine dernière nous avons publié la première partie de l'interview d'Olivier Carpentier, directeur du site internet Book d'Oreille partenaire de la 5e édition du Festival.
Nous vous livrons aujourd'hui la deuxième partie de cette interview dans laquelle Olivier Carpentier nous nous parle du livre audio et de son avenir, ainsi que de sa vision de la lecture à voix haute...
- Quelle est la différence entre l'activité d'acteur au théâtre et celle de lecteurs? En quoi se rejoignent-elles? Connaissez-vous de bons acteurs qui sont également de bons lecteurs?
Un acteur de théâtre projette le texte pour un public, tandis que le lecteur en studio entre dans l'intimité d'un public restreint, comme un murmure au creux de l'oreille de l'audiolecteur.
Fabrice Lucchini ou Guillaume Gallienne séduisent par la singularité de leur diction extrêmement habitée et volubile, très interprétée. Certains audiolecteurs préfèrent des voix plus posées, des intentions plus discrètes et un moindre niveau d'interprétation. C'est ce travail que produisent des acteurs, certes moins connus mais tout aussi talentueux, tels que Élodie Huber ou Pierre-François Garel.
- Y a-t-il, comme pour le livre papier, une rentrée littéraire du livre audio? Quelles en sont les similitudes ou les différences?
Il n'y a pas vraiment de rentrée littéraire des livres audio ; les sorties sont aléatoires, tout au long de l'année.
Néanmoins, certains livres audio sont publiés en même temps que le livre papier. Audiolib a commencé cette démarche avec les derniers Amélie Nothomb et Dan Brown. Cela reste tout de même rare, réaliser un livre audio prend du temps, notamment pour obtenir les droits des ouvrages, d'où le décalage entre la publication papier et audio.
- Les livres les plus écoutés sont-ils les mêmes que les livres les plus lus ?
On pourrait faire une petite exception pour la poésie ou les textes lus par leurs auteurs, qui bénéficient naturellement d'un effet "bonus audio". Mais en général, oui, ce sont les romans contemporains "grand public" qui remportent un certain succès en audio. Les grands classiques sont également très écoutés. Parfois difficiles de compréhension, ils sont plus faciles à lire en audio. Relire un classique en audio, lorsque son interprétation est réussie, permet aussi d'accéder à un niveau de subtilité supérieur.
Cependant, parmi les livres les plus écoutés figurent également beaucoup de livres de développement personnel, qui ne sont pas forcément des best-sellers papier. Cela s'explique par l'apport la lecture à voix haute. Le coach que l'on écoute a plus d'impact que celui qu'on lit.
- Pourquoi pensez-vous qu'en France, le livre audio soit surtout assimilé à la jeunesse, aux personnes âgées où aux personnes handicapées? S'agirait-il seulement d'un fait de société (image, mode du livre audio) ou la France manquerait-elle de bons professionnels de la lecture? D'un marché adéquat? (Quelle est par exemple votre réponse pour expliquer la différence entre le marché français du livre audio et le marché allemand, beaucoup plus développé?)
Contrairement aux pays anglo-saxons, la France n'a pas la culture du texte lu, et on y cultive la supériorité de l'écrit. La plupart des gens connaissent les livres audio, mais n'osent pas essayer, ou ont été découragés lors d’une première lecture infructueuse. Certains pensent aussi que lire en audio, c'est tricher, qu'il faut impérativement construire soi-même l'intégralité de l'image mentale née de la lecture.
Mais ce serait trop simple de s'arrêter à cette macro-explication. Les productions des années 50 et 60 (la grande époque de Lucien Adès et du petit Menestrel) avaient pourtant fait de la France un pays précurseur et le marché s'y était ensuite étiolé, replié sur les publics non-lecteurs en tant que bien éditorial de substitution. C'est donc dans l'absence de facteurs favorables qu'il faut d'abord chercher les explications :
Une récente interview de Valérie Levy-Soussan, aux commandes d'Audiolib, apportait un éclairage complémentaire : la richesse et la variété des propositions radiophoniques françaises auraient réduit l'intérêt des livres audio pour le public francophone, contrairement aux pays où les programmes radio sont uniformément hachés par la réclame. On pourrait ajouter que la fiction radio littéraire, genre encore extrêmement prisé dans les années 70, n'a pas survécu en dehors des programmes de France Culture, tandis que la BBC développe depuis quarante ans une vraie industrie de l'audiobook sur les bases des dramatiques radio.
Ajoutons les facteurs géographiques : On pourrait dire que le livre audio a besoin de grandes distances, comme le montre le cas des USA : le livre audio y est une institution pour des millions de "commuters" qui conduisent au moins une heure par jour.
Viennent ensuite les problèmes de perception. De longue date, l'image induite en creux par les associations d'aide aux personnes aveugles ou malvoyantes qui ont réussi à faire connaître avec succès leurs actions bénévoles avec pour conséquence l'association livre audio / malvoyants dans l'esprit du public.
Enfin, il y a en France le facteur coût. Le prix d'un livre audio est aussi considéré comme un frein à l'achat et la découverte de ce support. Malgré un taux de TVA aligné sur celui du livre papier, le livre audio reste plus cher que la plupart des livres. Les frais associés à la réalisation (droits, studio d'enregistrement, support, etc.) entraînent un coût supérieur. La baisse des coûts de diffusion/distribution toute théorique devrait à terme agir significativement à la baisse sur le prix de vente.
- Lorsque l'on parle de "livres audio", on fait souvent l'amalgame avec les "C.D.s audio" pensez-vous que le C.D. ait encore de l'avenir, ou faut-il dès à présent privilégier d'autres supports pour le livre audio? Lesquels?
Le déclin du CD est inéluctable dès lors que les équipements techniques conçus aujourd'hui par l'industrie en sont dépourvus. Également, le problème de comptabilité du CD MP3 n'est toujours pas réglé. À cause de leur durée, la majorité des livres audio (qui jadis s'étalaient sur 5-10 CD audio) nécessitent ce format CD MP3, ce qui les rend illisibles dans les autoradios ou chaînes Hi-Fi les moins récents.
Pourtant, le CD n'est pas près de quitter la scène dans le monde du livre audio. Le secteur n'a pas été contraint, comme l'industrie musicale, de basculer massivement dans le numérique dématérialisé dans une logique de survie. Chaîne du livre oblige, les professionnels du livre audio restent attachés à la vente d'un support physique, tout en critiquant les libraires qui ne lui accordent jamais assez de place. C'est enfin la méfiance envers le monde numérique qui reste le meilleur atout du CD : les abysses d'un monde dématérialisé peuplé de créatures hideuses (piratage, copies à l'infini, perte de contrôle) vont prolonger sa vie.
Rétrospectivement, l'artisanat du livre audio, au tournant des années 2000 avait déjà eu beaucoup de mal à quitter le support cassette au profit du CD. Il y a fort à parier que le CD va subsister quelques années, ce n'empêche pas Book d'Oreille d'anticiper "le monde d'après".
- En somme, quel avenir, comment développer à la fois la pratique de la lecture à haute voix et la vente des livres audio en France à votre avis ?
En suscitant le désir ? Book d'Oreille parie sur la pédagogie par l'éditorial, en valorisant le travail effectué par les comédiens, les éditeurs, les réalisateurs.
Faire entrer le livre audio dans les circuits du webmarketing, tirer profit d'Internet et du web sémantique pour réussir ce que les libraires ne peuvent accomplir : juxtaposer les livres et leurs versions audio, croiser les références, donner des points de comparaison, faire le lien avec la scène.
Enfin, la sphère publique peut jouer un rôle en encourageant en portant des actions de sensibilisation ou d'intérêt général.
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